Grandeur et servitudes de l’entrepreneur académique - Enquête auprès d’enseignants-chercheurs

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Résumé

Le tiraillement entre, d’un côté, une gestion par projet imposée aux enseignants-chercheurs et de l’autre, une recherche de financement récurrente, débouche sur des problèmes d’intégrité académique. Nous assistons à une croissance des manquements à l’intégrité, alors même que les initiatives pour renforcer les garde-fous se sont multipliées dans tous les pays. C’est donc dans la vie quotidienne des enseignants-chercheurs que nous avons voulu comprendre les raisons qu’ils donnent de leurs craintes et de leur lassitude à l’égard de leur métier-passion, et donc trouver des pistes de solution encore envisageables.

Le rapport fondé sur une enquête auprès de 234 enseignants-chercheurs expérimentés francophones (déc. 2025) met en évidence la montée d’un capitalisme académique qui transforme les enseignants‑chercheurs en « entrepreneurs académiques », pris entre recherche, enseignement et quête permanente de financements sur projets. Cette évolution, portée par le New Public Management, mais particulièrement sensible en France, s’accompagne d’une explosion des dispositifs d’évaluation, de contrôle et de reporting, au détriment du temps consacré au cœur de métier (recherche, encadrement, préparation des cours).

Le financement sur appels à projets, à faible taux de succès, conduit à une succession opportuniste de dossiers plutôt qu’à une véritable stratégie scientifique de long terme. La charge administrative liée au montage, à la gestion et à la justification des projets, est jugée démesurée et souvent déconnectée des réalités du terrain, avec des procédures numériques complexes, redondantes et anxiogènes.

Les enseignants‑chercheurs décrivent une souffrance au travail croissante, un morcellement du temps, une perte de sens, et parfois des burn‑out, notamment chez ceux fortement impliqués dans les responsabilités collectives. Les tensions entre logiques bureaucratiques, impératifs comptables et exigences d’excellence scientifique fragilisent l’intégrité académique (standardisation, conformisme des projets, recherche bâclée, affaiblissement de la créativité et des sujets risqués).

Trois niveaux « d’ancrage » sont proposés pour agir : institutionnel (stratégie claire de recherche, confiance a priori, contrôle a posteriori, simplification administrative), organisationnel (modèle d’affaires adapté au métier, renforcement du soutien humain, assistants et « grant writers » dédiés, fonctionnement en mode projet réel) et administratif (chaîne de services orientée usagers, responsabilisation claire, outils unifiés et ergonomiques).

Les répondants appellent les présidences à « remettre l’église au centre du village » en redonnant la priorité aux missions fondamentales d’enseignement et de recherche et en limitant les excès de bureaucratie. Ils recommandent de restaurer la confiance, d’alléger les procédures et de mutualiser les compétences de montage et de gestion de projets.  Enfin, il s’agirait de reconnaître et mesurer le coût réel des charges administratives croissantes pour l’institution universitaire.

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Publié-e

09.03.2026